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Culture: emploi et gratuité

"La suppression de la taxe professionnelle, et un certain désengagement de l'Etat
qui réduit les subventions publiques s'ajoutent à une orientation défavorable pour la culture :
pour 2009, 22% des entreprises mécènes ont communiqué qu'elles allaient réduire leurs actions de mécénat dans la culture au profit d'actions de solidarité"

Cette statistique, révélée dans une interview accordée par Olivier Tcherniak*, secrétaire général de la Fondation Orange, illustre bien le fait que dans notre pays, la culture est toujours associée au luxe, et qu'en temps de crise, quand une marque ou une société veut communiquer sur son image, et montrer qu'elle ne gaspille pas l'argent dans des activités futiles, elle cesse de donner aux histrions et autres bateleurs, pour donner ... aux autres, à ceux qui en ont "vraiment" besoin....

Et bien sûr, on voit aussi ( les mots "actions de solidarité" ont été soulignés par nous) qu'aux yeux de l'opinion publique, un artiste sans travail n'est probablement pas une personne en situation de précarité.

On se demande bien pourquoi.
Et voilà qui soulève deux problèmes.

* à Alexandre Pham. Le texte est extrait du site classiquenews.com


DÉGRAISSAGE et ÉCONOMIE(S)

O
n oublie souvent en France que "la culture" emploie et fait donc vivre, directement ou indirectement, de nombreux travailleurs  qui ne sont pas les stars sur le devant de la scène, mais dont l'existence constitue l'âme même d'un lieu de spectacle.
Un théâtre, une compagnie de danse ou un opéra qui ferme, ou qui restreint ses activités pour devenir un simple lieu d’accueil,
met au chômage (ou au mieux sous-emploie ) tout un monde de personnes très qualifiées, et cela dans toutes sortes de domaines :

couturières, menuisiers, tapissiers, peintres, électriciens, musiciens, danseurs, comédiens, choristes, coiffeurs, machinistes… qui ne demandaient qu’à mettre leur savoir, leur force de travail et leur talent au service du spectacle, pour des salaires souvent très bas au regard de leur spécialisation, et toujours  avec passion .

On ne peut pas pleurer (ce qui est évidemment on ne peut plus légitime) à la fermeture d'une usine, ou au "dégraissage" qui privera 100 ou 200 personnes de leur emploi, et rester indifférent, ou même applaudir comme certains à la fermeture d'un opéra ou d'un théâtre qui aboutira au même bilan, sous le prétexte que les personnes touchées sont, dans le deuxième cas de figure, des artistes ou des techniciens du spectacle ( et donc parasites notoires...) : le dégraissage culturel n'est pas plus légitime, ni d'ailleurs plus rentable que le dégraissage industriel, tant en termes d'emploi que de perpective à moyen et long terme. Sans parler des énormes dégâts humains.

Et l'éternel argument "c'est trop cher", utlisé pour avoir la peau de certains établissements ou festivals, ne tient jamais compte des retombées économiques et touristiques de ces manifestations. Ni du nombre important de professions associées et autres fournisseurs pour qui l'Opéra (comme le théâtre ou la danse, pas plus, pas moins) constitue un client privilégié, et donc contribue à soutenir l'emploi:  artisans, fournisseurs de matériaux, tissus, plumatiers, tapissiers, etc... De la même manière que la construction d'une centrale nucléaire ou l'installation d'une division de l'armée dans une région contribuent à y soutenir l'emploi, pas plus, pas moins...

Il nous paraît insupportable d'avoir dans notre pays des professionnels  qualifiés et passionnés qui sont désormais trop souvent voués, soit  à pointer au chômage, soit à adapter des lumières et des décors conçus et élaborés ailleurs, à reproduire à l'identique les mises en scène élaborées et répétées ailleurs, à simplement remettre à la taille des chanteurs, dans des théâtres sans vie, des costumes fabriqués ailleurs par d’autres.
le chat du stanislavski
... (mais bien sûr Anton, le chat du Théâtre Stanislavsky de Moscou, n'y est pour rien)

Il faut noter aussi qu'on ne se pose pas la question du coût des places pour certains phénomènes de masse comme le football ou les concerts pop (ou rock, ou...), comme s'il était plus légitime de se ruiner pour voir se produire Franck Riberi ou Johnny que pour écouter Nathalie Dessay.  Ou pire, comme si l'un devait obligatoirement exclure l'autre.

Il fut une époque où l'opéra rassemblait des foules populaires, qui aimaient la musique et partageaient la sortie d'un nouvel ouvrage comme un authentique évènement, et qui n'avaient pas peur non plus d'en chanter des airs dans la rue. Là se pose bien sûr la question de l'éducation : pourquoi le chant est-il devenu tabou en France? Mais c'est une autre histoire.

Nous ne souhaitons évidemment pas revenir à l'époque de Mozart, ni même au début du siècle*. Mais tout au moins réfuter les lieux communs consistant à montrer du doigt l'opéra ou le théâtre comme des niches à intellectuels snobs et prétentieux, que ni l'un ni l'autre n'ont en réalité jamais été. Relayer en cela une personnalité comme Roberto Alagna, qui défend ce point de vue
avec beaucoup de conviction dans chacun des entretiens qu'il accorde.
Et, tant que nous y sommes, faire rêver d'autre chose.

* (vous pouvez cependant lire à ce propos dans la page de Françoise un témoignage certes modeste,mais authentique)


Gratuité, le serpent qui se mord la queue

Nous n'avons rien contre l'amateurisme ni contre les projets bénévoles, bien évidemment.

Mais le problème est que beaucoup d'artistes et techniciens sont désormais obligés, pour avoir, eux, l’occasion de s’exprimer devant un public et d'exercer leur métier, d’accepter aujourd'hui une nouvelle forme d’esclavage nommée « bénévolat »... Et d'envisager "pour vivre" d'exercer un autre métier, ce que nombre d'artistes et techniciens sont contraints d'accepter, alors même que la demande culturelle n'a jamais été aussi forte. Ceux qui le font ne sont pas des ratés, pas des incompétents. Mais comment convaincre des employeurs que vous valez bien "quelque chose", alors même qu'on promet partout au public de la culture pour rien?

Pourtant, les boutiques de vêtements continuent de vendre des vêtements, et n’en font pas cadeau. Les vendeurs d'écrans plats ne les distribuent pas gratuitement dans la rue. Malgré la crise, le plombier ne raccorde pas les éviers gratuitement ni ne débouche les tuyaux bouchés pour rien. Les médecins et les dentistes font toujours payer les consultations. Comment en serait-il autrement ? Puisqu'ils exercent leur métier.

Alors pourquoi la culture, ou plutôt le spectacle vivant (on trouve encore normal de payer pour aller au cinéma, malgré l'existence du téléchargement ) devrait-ils être forcément  gratuits, et pourquoi des personnes qualifiées dans leur domaine devraient-elles accepter d’avoir fait des années d’études ou de justifier d'années de pratique pour être désormais assimilées à des débutants, ou être contraints de changer de métier, alors même que les manifestations culturelles abondent ?
Cette politique revient à délocaliser les entreprises culturelles... dans notre propre pays.

Nous trouvons pervers d'habituer le public à des manifestations culturelles gratuites.
Car la gratuité ne peut signifier que deux choses :
  • Soit, que les artistes ont les moyens de travailler pour rien (et qu'ils n'ont ni banquier, ni loyer à payer, ni huissiers aux trousses...)
  • Soit que les prestations qu'ils proposent sont prises en charge par la collectivité, ce qui fait d'eux des assistés ... état supposé qui leur a été tant reproché, tiens c'est drôle, au moment de l'adoption de la nouvelle loi sur l'intermittence en 2006...
Et c'est ainsi que la boucle est bouclée.



Il y a d'autres voies

De nombreux artistes et techniciens du spectacle vivant sont désormais dans une grande précarité.
Et nous pensons qu'il existe d'autres voies pour produire des spectacles que celle consistant à exploiter les autres.

Nos différentes expériences pendant 7 ans à l'étranger (particulièrement en Allemagne et au Danemark) nous ont convaincus qu'il était effectivement possible de faire de l'opéra (par exemple) avec des budgets serrés, et cela dans des proportions qui peuvent sembler inimaginables en France.

Nous considérons qu'il est tout à fait possible de créer de beaux spectacles à des coûts raisonnables,
en gérant l'argent intelligemment,
c'est-à-dire en privilégiant l'action plutôt que la communication,
en choisissant bien son répertoire (pas forcément toujours les mêmes pièces, d'ailleurs), en mutualisant les équipements au maximum (décors, costumes, accessoires, équipements électriques, et même les lieux de spectacles), en utilisant les savoir-faire locaux, et  bien sûr en mettant réellement nos compétences au service d'une communauté artistique et territoriale, plutôt qu'à nos intérêts propres.

Nous pensons aussi qu'il n'est pas juste que ce soient toujours les mêmes qui aient accès à la culture.
C'est pourquoi nous voulons poser notre chapiteau au coeur de chaque département de Midi-Pyrénées, dans les villages de montagne comme dans les villes de banlieue,
et jouer pour tous ceux qui ont le droit, et nous espèrons l'envie, de voir autre chose que Secret Story à la télé...

Françoise Terrone pour l'Autre opéra.




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