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Reigen

helena doese et john hurst-galerie photo reigen



L’opéra « Reigen » renaît à Nantes : superbe !

L'opéra de Nantes signe le magnifique envol de "Reigen", l'oeuvre du Belge Philippe Boesmans, créée en 1993 à la Monnaie.

L’Opéra de Nantes, le premier, a osé libérer "Reigen", de Boesmans et Bondy, du mémorable écrin de sa naissance. Mission bien téméraire, pensions-nous… tant la réalisation de la création semblait former un corps indissoluble de la partition. Ce qui s’est passé à Nantes mardi soir signe un acte essentiel : l’autonomie splendide d’un chef-d’œuvre dynamisé par l’intelligence de la scène qui violente et brise cette « Ronde » pour mieux creuser ses lignes de fuite.

Les metteurs en scène Philippe Godefroid et Françoise Terrone n’ont pas hésité à « malmener » l’ordonnance de la partition (avec l’accord du compositeur) en modifiant l’ordre de certains maillons de la ronde et en y intercalant des intermèdes pendant les changements de décors. Lourdeur abusive ? Pas du tout. Dans ces hors-champs de la partition se tissent les fils d’Ariane des personnages, leurs fragments d’un possible passé ou d’un présent ambigu en admirables et brèves pantomimes, « passages » entre rires et larmes. La grisette y vend des fleurs au couple marié, le poète paumé, cireur de chaussures y racole un client (le Comte)… tous joués par les interprètes du chant !

Sur scène, des structures métalliques légères, des arcs mobiles sont omniprésents mais fractionnés : orbites humaines inachevées mais aussi silhouette de la grande roue du Prater viennois. Divers accessoires, déclinés les uns des autres (les lits !) viendront s’y inscrire…


LA BERGE DES DÉSESPÉRÉS

Le premier tableau, brumeux dans des draps noirs fluides jetés sur un terrain accidenté, imprime le ton glauque et sinistre d’une berge danubienne des désespérés où la violence éperonnée par le désir est le seul mode d’expression. Les amours sont bestiales et hargneuses avec la prostituée (Cathryn Pope) énigmatique, porteuse de mort autant que le couteau dont le soldat (Georges Gauthier) ne se sépare jamais, la première d’une suite d’images crues. Surprise de taille, la dernière scène qui en principe boucle la ronde des strates sociales, montre le meurtre de la « première » femme  (la prostituée mais aussi les Lilith et autres Lulu… toutes confondues) par un Comte dont la raideur policée masquait l’eventreur : ainsi se brise la ronde (libère-t-elle pour autant l’espoir ?), dans un lit suspendu dans les arcs du décor, une cage où les deux animalités n’ont pu répondre à cette question qui taraudait aussi Koltes dans sa « Solitude des champs de coton » : N’avez-vous rien dit que vous désiriez de moi et que je n’aurais pas entendu…


Cette ligne de force dure et noire n’élimine pas d’autres registres, celui de l’émotion qui se glisse dans tout ce qui touche à la grisette dans l’antre du poète, à la sexualité aussi incertaine que son identité, d’où cet amas hétéroclite et bigarré de lambeaux d’autres vies, ou encore dans la tendre et lâche relation de l’homme marié, l’une des plus belles scènes de toute la partition. Il aurait été aussi sacrilège de dédaigner tout ce dont « Reigen », musicalement, regorge : saveurs drôles, et l’on rit franchement de ce coucou fébrile qui sort de son nid pour accompagner le choral de Bach glorifiant les ébats laborieux de dessous les draps entre un jeune homme délétère et une femme mariée, ici poupée Barbie emplumée entre paon et oiseau de paradis, mais cachant sur son sein un accessoire de la panoplie sado-maso !
Par contre , Philippe Godefroid traite, dans une distanciation provocante vis-à-vis de la partition, la scène entre la Cantatrice et le Comte qui nous avait fait hurler de rire à la Monnaie. L’hystérie de la première (Helenea Doese) et l’angoisse impuissante du second (Andrew Shore) font place à une incommunicabilité sans espoir (annonciatrice du meurtre qui lui succède). Dans la seconde partie de l’œuvre, plus le statut social des protagonistes s’élève, plus le discours (l’impuissance) l’emporte sur l’action et la scène accuse parfois de légers fléchissements de tonus, mais jamais de cohérence.

Un tel travail n’aurait pu rendre tout son suc si ses maîtres d’œuvres ne se révélaient d’impressionnants directeurs d’acteurs-chanteurs, tous portés jusqu’au bout de leur logique, vocale et scénique. La réussite de cette production tient au choix de la distribution d’une homogénéité étonnante, sans stars, mais d’une qualité plus que correcte.
C’est un chef que l’on connaît bien à la Monnaie qui a pris en main un formidable travail avec l’Orchestre National des Pays de la Loire : Guido Rumstadt.(…) Rien de tel pour que (la richesse de cette musique) déploie d’une manière inattendue ses multiples détours.

Michèle Friche, 6 juin 1997, Le Soir (quotidien belge)



Sur la même page figurait cet autre article,  signé par la même journaliste, Mireille Friche :

Le théâtre Graslin, chic et pas cher.

Édifié à la fin du XVIIIe siècle, le Théâtre Graslin de Nantes offre une belle salle bleu-gris et or d’une contenance de près de mille places et qui peut * se prévaloir aujourd’hui d’un taux de remplissage de 92%*. Un quart du public a moins de 25 ans** ! Signe manifeste de la bonne santé d’un opéra qui fonctionne avec la seule subvention de la ville : plus ou moins 45 millions de FF(270 millions de FB)***
Une situation révélatrice du déséquilibre flagrant entre les rondelettes subventions réservées aux opéras nationaux (Paris, Lyon) et les miettes sinon l’absence pour les théâtres lyriques de province et ce n’est pas faute d’audace de leur part ! Avec un budget qui avoisine la moitié de celui de l’Opéra de Wallonie**** (…) huit productions, jouées en moyenne à trois reprises, sont à l’affiche la saison prochaine*****, parmi lesquelles « Pelléas et Mélisande » (Debussy), « De la Maison des Morts » (Janacek) et « Lady Macbeth de Mzensk » (Chostakovitch). Il existe encore à Nantes une troupe et une équipe de production dont le pivot est son directeur metteur en scène, Philippe Godefroid depuis 1990.

L’homme n’a pas froid aux yeux et sous son impulsion, Nantes réinvestit des ouvrages rares (les Spontini, Adam, Fauré…), fonce dans un « Ring » complet en quatre saisons et entre de plain-pied dans le répertoire du XXe (avec non seulement Boesmans, mais aussi deux mois auparavant la"Suzannah" de Floyd, ou la saison dernière la création française « Kullervo » du Finlandais Saalinen). Quant aux

M.F

*pouvait en 1997 et jusqu'en 2003
* *et *** : chiffres valables pour l’année 1997 et jusqu’en 2003
****soit environ 6.77 millions d’euros, cette somme incluant les salaires des personnels, à savoir environ 100 personnes
**** *Liège
****** saison 1997-1998
******* et ******** :  respectivement 288,3FF et 33FF, c’est-à-dire 42€ et 5€
( notes par les auteurs du site )



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